ORT-France Voyage d’étude et de mémoire à Berlin

Que de symboles, que de découvertes et que d’émotions ! Partir à Berlin le 15 novembre 2015, deux jours après le terrible vendredi qui avait endeuillé notre pays ne pouvait pas ne pas revêtir une signification autre que celle du voyage d’études qu’il était à l’origine.

En effet, du 15 au 18 novembre, notre délégation d’ORT-France, composé d’une dizaine de personnes, chefs d’établissement, leurs adjoints et des responsables de services, devait d’une part s’informer sur le système allemand de formation professionnelle et technique, et, d’autre part, découvrir le Berlin juif, tant celui du souvenir de ce qui fut la grande communauté allemande détruite par le nazisme, que l’actualité de la vie juive berlinoise avec ses institutions et ses lieux d’aujourd’hui.

Sur ces deux plans ce fut une totale réussite due à l’engagement et à l’amitié de quelques personnalités à qui il faut dire d’emblée notre reconnaissance : Jean-Pierre Brard, ancien député-maire de Montreuil, et Thomas Nord, membre du Bundestag qui en lien avec Isaac Touitou, directeur du lycée Daniel Mayer de Montreuil, et sur ses suggestions, ont défini un programme dont l’intérêt n’avait d’égal que la richesse.

Et cela démarra fort. En effet, dès notre arrivée, nous avions un dîner avec Gregor Gysi, président jusqu’en octobre dernier du groupe die Linke au Bundestag. Mais la notoriété de l’homme dépasse de beaucoup son affiliation partisane, comme elle dépasse les frontières de l’Allemagne. En fait, Gregor Gysi a été auprès de Helmut Kohl, puis de AngelaMerkel, dans le rôle de meilleur opposant politique, un des « passeurs » de la réunification allemande. Venu de l’ex parti communiste est-allemand, le SED, il a su avec habilité, un grand sens de la pédagogie et de l’humour, convaincre ses compatriotes, en particulier parmi les élites, de la nécessité de cette réunification. En termes sensibles, G. Gysi a également évoqué ses origines juives, tant par son père, un temps ministre de la culture de la RDA, que par sa mère, tous deux réfugiés en France durant la guerre. Ces origines lui tiennent visiblement à cœur expliquant une part essentielle de ses engagements parmi lesquels l’Etat d’Israël a sa place. Ce parcours et la chaleur du personnage ont facilité les nombreuses questions qui lui furent posées sur l’intégration des immigrants en Europe, la place de l’Islam, la politique européenne, en particulier en lien avec la Russie. Optimiste par la volonté, comme doit l’être tout politique, il nous dit son ferme espoir de voir ces réfugiés ou migrants « que l’on doit accueillir » s’intégrer à l’Europe démocratique, acceptant ses valeurs de pluralisme, de respect des minorités et de l’égalité entre hommes et femmes.

Formation technique et professionnelle

Ces thèmes, pas seulement dictés par l’actualité, devaient revenir dans de nombreux entretiens que la délégation d’ORT-France eut avec les autres responsables rencontrés dont bien sûr le député Thomas Nord, le directeur du Forum juif pour la démocratie et contre l’antisémitisme, Lévi Salomon, et surtout Petra Pau, vice-présidente du Bundestag. Cette dernière qui nous accueillait dans la salle de conférence de son groupe parlementaire, sous les portraits emblématiques de Clara Zetkin et de Jean-Jacques Rousseau, nous exprima aussi sa solidarité et son émotion de nous recevoir. Elle nous dit surtout son intérêt et son espoir de poursuivre avec ORT-France ce premier contact, souhaitant des développementsavec les institutions juives de France et des coopérations en matière de formation professionnelle, domaine que la Vice-Présidente Pau couvre dans ses activités parlementaires.

Cet axe majeur de notre voyage berlinois a été l’objet de notrevisite au lycée professionnel de Furstenwalde dans la circonscription de T. Nord et à la Technisches Universität de Berlin, appelé simplement, et avec beaucoup de respect, TU. Dans le premier, le lycée européen qui compte 2 200 élèves, et qui du temps de la RDA fut un grand lycée agricole, nous avons eu un exposé du directeur, Joachim Schenk, sur les filières préparées – de la mécanique auto à la coiffure en passant par l’électrotechnique ou le marketing – et les coopérations internationales avec la France, la Pologne, le Japon, la Chine. Thème dominant de nos entretiens ici : le manque d’élèves pour remplir les postes d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs dont l’Allemagne a besoin. Egalement, chacun a noté la valorisation de cetteenseignement techno-professionnel qui contraste avec l’image de celui-ci en France.

A la TU, prestigieuse université le son domaine des technologies et des sciences, nous avons été reçus par les responsables du Département de Sciences de l’éducation. Là encore sympathie et amitié pour les événements de France. Puis nous avons eu droit à un exposé, powerpoint à l’appui,sur la place de l’enseignement professionnel et technique dans le système éducatif allemand. De ces propos, il ressortait d’abord la place centrale que jouent les entreprises – qui à la lettre recrutent les élèves – et les syndicats dans la définitiondes formations, des compétences requises et la planification des besoins. En particulier, la formation duale que nous disons « en alternance » est entièrement aux mains de ces deux acteurs économiques majeurs dans ce grand pays industriel. Ici les écoles et lycées sont des moyens ou des appoints et n’ont pas le rôle central qu’elles ont en France. Il est vrai que les financeurs principaux de cet enseignement sont les entreprises… Etonnement : à nos interrogations sur la place du numérique tant dans les métiers du futur que dans la pédagogie, nos interlocuteurs qui citent volontiers Marx et Bourdieu, ont répondu par ce qui est leur préoccupation : que faire des 20% de jeunes qui sortent du système sans aucune formation ? Là, selon eux, pas de miracle numérique mais un travail pédagogique intense et une réflexion économique de fond. On le voit : dans cette partie de l’Allemagne où la propagande a été dominante sous la grisaille du soviétisme, on n’a pas peur des vérités fussent-elles à contre-image d’un paysapparemment pour la première fois heureux depuis la guerre, une Allemagne forte à la fois de sa stabilité politique, de sa réussite économique et son consensus social. Sans parler de la coupe du monde de football…

Pari de la vie contre la barbarie

Ce discours sans fard a aussi été celui de notre hôte Thomas Nord qui, à travers son itinéraire personnel et grâce à une traduction lumineuse de Jean-Pierre Brard, nous a dit la difficulté de beaucoup d’anciens communistes à s’adapter aux standards politiques et économiques de l’Ouest, même si globalement la population vit mieux dans l’ensemble. Interrogé lui aussi sur la question de l’immigration, il s’est également dit plutôt optimiste. Il a d’ailleurs donné un chiffrequi fait réfléchir et explique bien des choses: 800 000 personnes quittent l’Allemagne chaque année ! Cela ajouté au déficit démographique chronique explique aussi, mais pas seulement, l’ouverture de l’Allemagne aux réfugiés et immigrants. Il faut ici souligner que durant ces trois jours au programme chargé T. Nord nous a accompagné, réduisant au strict nécessaire ses activités parlementaires. Imagine-t-on cela d’un député français ? La présence efficace et souriante de sonassistante Dagmar Cielinski, grande ordonnatrice de notre séjour, n’explique pas tout. Par ailleurs, tout deux ont partagé notre recueillement lors des minutes de silence en hommage aux victimes de Paris d’abord, le lundi matin, devant l’ambassade de France au parvis jonché de fleurs et de chandelles face à la Porte de Brandebourg et à midi ce même jour face à al coupole de verre à l’intérieur du Bundestag.

Emotion de même nature mais d’un autre ordre, lorsque notre délégation s’est trouvée sur les traces du judaïsme allemand et de son cœur berlinois. A cet égard la visite de la Synagogued’Oranienburgstrasse, avec son dôme doré et les explicationsd’une joviale guide israélienne, a été un autre grand moment de ce séjour, comme l’a été la visite du musée juif conçu par Daniel Libeskind, sous la conduite là encore d’un remarquable guide aussi érudit que bilingue ou, point d’orgue du séjour la visite à ce que l’on appelle ici le Mémorial des Juifs assassinés d’Europe (Denkmal für die ermordeten Juden Europas), avec ses 2711 stèles de pierre grise qui rappellent des tombes disposées en forme de labyrinthe, comme si ce crime du nazisme demeurait l’énigme des énigmes de l’Histoire.

Organisée de longue date ce voyage d’étude et de mémoireavait prévu un concert à la cathédrale de Berlin au cours duquel il nous fut donné d’entendre le Requiem de Mozart. Quelle autre musique aurait pu convenir pour la circonstance ? Double circonstance en fait pour notre délégation venue de France dans la sidération de ce qui venait de se passer en plein Paris, un vendredi soir, et, délégation de responsables d’écoles juives porteurs de la mémoire de la destruction des Juifs d’Europe. Un des participants nota à cet égard «l’impression d’irréalité que lui comme certains de nos collègues, venus pour la première fois ici, ont éprouvé en gravissant les marches de ce qui fut le Reichstag». Comme pour signifier que ce n’est jamais la barbarie qui a le dernier mot. La présence de cette délégation de l’ORT à Berlin, en ce mois de novembre 2015, en était une vivante et très symbolique preuve, là-même d’ailleurs où notre institution eut son siège en 1923. Mais pari plus grand encore contre la barbarie : la volonté de tous les participants de poursuivre et de développer le dialogue qui vient de s’esquisser au plan de l’éducation, au plan de la mémoire et au plan d’une solidarité tolérante.

Raphaël Elmaleh

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