Lettre de Pierre Benichou, enseignant d’éducation musicale

Chers collègues,

je me devais de vous livrer ce court texte, à la fois ressenti subjectif, mais aussi leçon de vie éloquente, qui me laisse penser que parfois, le jeu en vaut malgré tout la chandelle.

Un certain vendredi matin 30 janvier 2015

10h.05, j’arrive à aux portes du lycée ORT Daniel Mayer où j’enseigne l’éducation musicale à deux classes de 3ème.

Le directeur de cet établissement me connaissant, m’a demandé d’essayer. C’est pour moi un défi de tenter de transmettre à ce groupe de jeunes adolescents, pas faciles d’accès, tantôt violents tantôt souriants, qui surfent aisément entre émotion et vulgarité entre larmes et regards heureux.

Voici déjà un an que chaque semaine je tâtonne, j’expérimente, j’écoute, j’essaye. Il y a eu certes quelques minutes de jolis moments d’écoute, de furtive cohésion du groupe d’enfants. Mais ces moments sont rares, fugaces, inattendus.

J’aime bien arriver très en avance, histoire de prendre la température, faire des photocopies pour mes élèves, aller dire bonjour aux secrétaires, saluer les collègues dans la salle des profs.

Ce matin depuis quinze jours, les militaires sont là, postés devant l’établissement largement armés. L’un deux que je salue me dit qu’il joue de la guitare et du ukulélé. J’ai reconnu son accent avec les r roulés, il vient de Tahiti. Il me demande s’il pourra venir me voir avec les enfants tout à l’heure. Je lui réponds oui et lui indique l’étage de ma salle de cours.

10h.30 je rentre dans ma classe les élèves arrivent, seuls ou en petits groupes, ils sont une quinzaine ce matin.

Ils s’installent lentement, nous commençons à essayer de s’asseoir, se poser avec le tumulte habituel qui met environ vingt minutes à disparaître. Ce matin il y a un élève, A. de l’autre classe de 3ème que je dois accueillir. Il est musicien et a apporté sa guitare comme souvent le vendredi matin.

Au bout de quelques minutes, on frappe à la porte, un jeune homme précédé de deux militaires entre et me demande si ces deux soldats peuvent rester quelques minutes. Je reconnais l’un d’eux que j’avais rencontré en arrivant et à qui j’avais proposé de venir en classe. Les deux soldats se présentent : Vay qui arrive de Tahiti et Sonny de Guadeloupe. Les enfants semblent impressionnés et admiratifs. Vay emprunte la guitare de A, l’élève lui prête avec sourire. Et Vay entonne une chanson avec une voix colorée, claire puissante, le silence emplit la classe. Cette chanson raconte un bout de son histoire : il s’est « rasé le coco » est parti de son ile, en y laissant sa « ptite femme » et ses enfants. Une écoute étonnante demeure dans la classe, les élèves applaudissent. Je propose à Vay d’entonner une chanson en tahitien, les enfants s’étonnent encore et m’écoutent. Vay reconnaît « Vive le vent », chanté dans sa langue et sourit. Les élèves à cet instant souhaitent chanter aux deux soldats la Marseillaise ; ils se lèvent et les voici d’une unique ferveur ensemble dans ce que j’interprète comme une volonté d’échange. Ensuite les élèves me testent et me disent : M’sieur et vous, chantez une chanson de Guadeloupe ? Je leur chante un chant de carnaval en créole que Sonny reconnaît ; les élèves restent coi.

Les soldats sont admiratifs et les enfants fiers.

Vay reçoit un coup de téléphone, ils doivent redescendre à leur poste.

Nous nous retrouvons donc seuls les élèves et moi, je leur exprime mes remercîments et nous reparlons de cette visite des soldats, les enfants expriment leur gratitude à leur égard.

Quelques minutes avant la fin du cours, Vay el Sonny remontent et se réinstallent. Vay livre aux enfants que la chanson qu’il a chantée était de sa composition. Les élèves sont admiratifs et le félicitent. A cet Instant, A. l’élève de l’autre 3ème dit que lui aussi écrit des chansons et propose de nous en chanter une. Comme souvent ses camarades semblent dubitatifs et rigolent, mais s’apprêtent malgré tout à écouter A.

Cette chanson résonne comme un hymne, elle est courte, c’est une déclaration d’amour à sa maman qui n’est plus.

Le silence est plein pesant, les larmes perlent et coulent avant que ne fusent les applaudissements. Je remercie les enfants d’avoir permis à A. d’exprimer cette terrible blessure, ce manque inénarrable…

Pour terminer la séance, les enfants chanteront Véhi Ché hamda, une verset tiré de l’histoire de Pessah et puis l’hymne israélien la Ha atikva, dont je rappelle la provenance, – poème symphonique de Smetana – . L., une élève en traduit l’essentiel aux soldats, plein d’écoute de timidité et d’admiration de ces ados de France doués de respect et à l’identité plurielle, autant nourris de leur fierté de la France, leur pays de vie, qu’à leur attachement à Israël, cette terre de leur intime culture.

Cette séance a déclenché quelque chose d’indicible, une sorte de virage positif dans l’établissement de la relation « professeur- élèves ». Les enfants m’ont remercié d’avoir invité les 2 soldats, Vay et Sonny. Ils sont parvenus à présenter un moment artistique musical chargé d’émotion de cohésion.

L’autre classe que j’ai eue ensuite s’est comportée, étonnamment, avec une sorte de mimétisme constructif regrettant la non-présence des soldats, mais cependant prête à progresser dans leur approche de ces séances d’éducation musicale où les apprentissages de chansons sont désormais associés à l’apprentissage de la guitare d’accompagnement pour certains qui le désirent….

Bien confraternellement

Pierre Benichou

Musicien musicothérapeute

Une réflexion sur “Lettre de Pierre Benichou, enseignant d’éducation musicale

  1. Très émouvant, un rencontre heureux et magnifique, bien qu’issu d’évènements si tragiques – cela restera gravé dans la mémoire de tous qui y ont participé, c’est certain. La chance d’avoir un prof comme toi, Pierre!

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