« Ce qui est arrivé peut recommencer » (Primo Levi)

« Pour bien saisir la seconde guerre mondiale, il faut comprendre que pour les nazis il s’agissait de vaincre les juifs. C’était un but de guerre, au-delà d’une conquête territoriale ». Le constat fait froid dans le dos mais il est exhaustif : 99% des juifs vivant en ex-URSS, et qui ont connu l’invasion allemande, ont été tués. Voilà dix ans que Pierre-Philippe Preux enquête sur le terrain à la recherche d’indices et de témoignages relatant la sombre et trop méconnue pratique de la « shoah par balles ». Il œuvre aux côtés du Père Patrick Desbois, président de Yahad in Unum qui a vocation à rassembler toutes les informations relatives à ces agissements et localiser les fosses communes. Avec sa petite équipe de chercheurs, caméra sur l’épaule, il arpente les contrées les plus reculées de l’ex-URSS. En ce lundi 24 novembre 2014 c’est au sein de notre établissement qu’il a accepté de se poser quelques heures. Historien et enseignant, l’homme surprend par sa bonhomie, son sourire et son dynamisme. La diction est rapide, le verbe est efficace. Il semble habité, passionné bien entendu, mais surtout pressé de tout nous dire. Livrer le résultat de ses recherches, de ses rencontres, et raconter. Le ton est tantôt grave et ému, tantôt plus léger, presque amusé. Ou plutôt désabusé. De ce qu’il découvre au gré de ses investigations : l’horreur est telle qu’elle en est déconcertante. Photos d’époque à l’appui, tirées le plus souvent des archives soviétiques, les massacres sont des actes qui y paraissent presque banalisés, « comme des clichés de vacances » explique-t-il. Consternation. Maria, Anna, Yann, Nicolas, ou encore Nina, ces prénoms nous deviennent peu à peu familiers et les visages sur l’écran se succèdent et semblent nous chercher du regard. A ce jour Pierre-Philippe Preux s’est déjà entretenu avec quasiment quatre-cents témoins, qui n’ont d’ailleurs rien oublié de ces exécutions. Entre ceux qui ont vu leurs proches mourir et ceux qui ont dû collaborer de force, les récits sont insoutenables. A l’instar de cette jeune fille, de l’âge de la centaine d’élèves spectateurs, qui devait quotidiennement descendre dans la fosse tasser les corps afin de mieux les empiler et faire de la place pour les suivants… Pierre-Philippe Preux rappelle alors à juste titre qu’il n’y a eu qu’un seul mouvement génocidaire, une seule Shoah. « L’extermination des juifs est par nature négationniste. Ce n’est pas un crime. Et sans crime, pas de victimes, ni de coupables, donc pas de procès possible ». Ce qui explique parfois les fêtes que les bourreaux se permettaient d’organiser en marge des centaines de corps qui gisaient à quelques mètres d’eux. Aucun scrupule, on ne faisait que suivre les ordres « d’en haut ». « Pour la Shoah par balles on est seulement en train d’établir les faits, comme en 1946. On n’est pas encore dans le devoir de mémoire mais seulement dans le devoir d’histoire » souligne l’historien. Ce qui en dit long sur le travail qu’il reste à accomplir. Le discours est résolument moderne et ancré dans l’actualité, que l’auditoire n’est plus seulement attentif mais médusé. Le message est clair. « La jeune génération doit être vigilante. On ne fait pas qu’évoquer le passé, on essaie de faire prendre conscience. Le génocide rwandais n’a que vingt ans et en 2014 on dénombre plusieurs députés néo-nazis au Parlement Européen. »

Après deux heures de récit, on est abattu par tant de monstruosité mais, curieusement, soulagé de savoir, pour mieux porter le témoignage à notre tour. Et bien sûr, heureux d’avoir croisé la route de cet homme hors du commun.

Séverine Martin

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s