Nous voudrions vous raconter notre histoire (1930-1948).

Il régnait une atmosphère bien particulière mardi 7 octobre dernier au sein de l’ORT. Ce genre de journée qui, sans le savoir, va vous marquer à jamais de son empreinte. Sitôt franchi le seuil de la salle de conférence, on ne voyait qu’eux, attablés, sur la réserve, comme légèrement effrayés. Il aura suffi de croiser leurs regards respectifs pour comprendre qu’une vague d’émotion s’apprêtait à déferler sur un public nombreux et mobilisé. Eux, ce sont Bronia et Mickaël Glass. Juifs, rescapés et témoins d’un sombre pan de « notre » histoire entre 1930 et 1947 ; ils sont venus nous raconter la leur, cruelle et improbable, rocambolesque et effrayante. Elèves, enseignants, personnels d’encadrement du lycée, visiteurs, tous avaient répondu présent à l’initiative de Sarit Bortolussi, leur fille, et d’Elisabeth Bilfeld, professeur d’hébreu pour l’une et d’histoire pour l’autre.

Agés aujourd’hui de 80 et 84 ans, Bronia et Mickaël s’exprimaient en public et en hébreu sur leur vécu pour la première fois. Bronia, petit bout de femme, d’une timidité palpable, la gorge sans doute un peu nouée, et Mickaël, d’une prestance exceptionnelle, humble, regard profond, ont fait preuve d’un courage énorme pour évoquer leur passé, si longtemps dissimulé, même à leurs enfants. Un silence volontaire durant des années, lié aux souhaits d’oublier et de construire une famille dans la joie et l’optimisme selon leurs dires. Mais oublier est impossible. Alors le temps est venu, même tardivement, de faire savoir, de dénoncer l’inacceptable, de transmettre. Survivre dans le ghetto quand on n’a que neuf ans, vivre l’atrocité des pogroms à tout juste onze, leur enfance en Pologne est si éloignée du quotidien des enfants de nos jours qu’elle en est presque surréaliste. Pourtant, le silence se fait dans l’assistance, figée et transcendée.

« Quand tu te réveilleras tu sauras quoi faire », tels sont les mots de la mère de Bronia à sa fille, la veille de sa disparition, victime d’une rafle proche de Varsovie en 1943. Livrée à elle-même, la petite fille qu’elle était fera alors preuve d’une détermination déconcertante, se sauvera et sera recueillie par une famille qui lui dispensera une éducation catholique. Un an plus tôt, en 1942, dans la région de Bodelkhov, le père de Mickaël, lui, l’encourageait à fuir afin d’éviter de compter parmi les victimes de la « Shoa par balles », dont les enfants étaient les cibles privilégiées. Dix-huit longs mois à vivre caché dans la forêt, nourri aux épluchures de pommes de terre et aux quelques vols commis la nuit de ci de là.

Des détails insoutenables, preuves indéniables de la monstruosité de pratiques dont on n’aurait même pas imaginé l’existence.

Quand on les questionne alors sur leur rencontre, les visages s’éclairent à nouveau, traduisant cette fois de bons souvenirs. Tous deux clandestins débarqués à Chypre, encore adolescents, ils se sont connus en camp de réfugiés, avant de rejoindre enfin Israël. Soixante et un ans de mariage et trois enfants suivront. « On a toujours pris la vie comme elle était, en acceptant, et surtout, on n’a jamais baissé les bras ». La conclusion est frappante, presque teintée de légèreté, que c’en est déstabilisant. Yeux rougis et chuchotements discrets, les applaudissements retentissent alors, en signe de remerciements envers deux témoins exceptionnels. La mesure du devoir de mémoire est prise. Par les temps qui courent, elle revêt presque encore plus d’importance. Maurice, David, François et Isaac, internes au lycée, confieront d’une même voix quelques heures plus tard : « cette dignité dont ils ont fait preuve, cette émotion contenue, traduisent une force de caractère et une classe que nous ne sommes pas prêts d’oublier ».

Merci encore à Sarit, ses parents, Elisabeth et M. Bendavid pour nous avoir fait vivre ce si précieux moment.

Severine Martin

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