Dreyfus : « l’amour pour résister »

Les évènements tragiques du passé nous permettent souvent de diagnostiquer
notre présent ; c’est le terrible de l’histoire qui se répète en
s’aggravant, car quelques années après « l’Affaire Dreyfus », le nazisme
allait dévaster l’Europe entière et écrire la page la plus noire de notre
humanité.
Alfred Dreyfus : à trente-cinq ans, le premier officier juif admis à
l’état-major ; patriote dont la famille avait choisi de quitter l’Alsace
pour rester française ; accusé de haute trahison ; condamné à la déportation
à perpétuité ; dégradé, transféré au bagne de l’Ile du Diable à Cayenne en
1895 ; condamné à nouveau par la Cour de cassation, puis gracié en 1899 ;
reconnu innocent et réintégré dans l’armée en 1906.
Malgré sa réhabilitation, Alfred Dreyfus aura vécu cinq années d’enfer, cinq
années d’infamie avec « le cœur perdu et le cerveau en lambeaux (1). Une
certaine France s’était déshonorée.
La pièce de théâtre : Une table en bois, sur cette table ; un encrier,
quelques feuillets, un livre et la photographie de Lucie. A deux pas, une
paillasse, nous sommes à l’Ile du diable, dans la cellule insalubre d’Alfred
Dreyfus.
Là-bas le sol était de terre, la température avoisinait les 30 à 40 degrés ;
Dreyfus est au bagne, le décor est planté.
Une heure quinze de monologue où l’acteur Joël Abadie, sera tour à tour,
l’homme effondré, l’homme bafoué, l’homme enchaîné, l’homme malade, l’homme
révolté, mais aussi, l’homme qui aime. (Dans tous ces hommes, on ne peut
qu’admirer la prouesse de l’acteur).
L’AMOUR POUR RÉSISTER :
C’est une traversée époustouflante, une flèche qui coûte que coûte aborde
les rivages de la liberté et de l’honneur, les rivages du cœur et de
l’espoir.
Sans ce lien avec l’écriture et sans l’amour de sa femme, Dreyfus n’aurait
pas résisté ; les portes salutaires auraient été la folie, la déchéance et
la mort. Dreyfus a survécu, Dreyfus a écrit, a aimé, Dreyfus s’est
reconstruit, l’homme est resté debout dans ce que l’on nomme la « santé du
Malheur » (2). Il possédait en lui et pour sa famille, ce qui devait le
rendre libre et indestructible.
L’épreuve de l’écriture :
8 janvier 1896 : « les journées, les nuits s’écoulent terribles, monotones,
d’une longueur qui n’en finit pas. Le jour, j’attends avec impatience la
nuit, espérant goûter quelque repos dans le sommeil ; la nuit, j’attends,
avec moins d’impatience, le jour, espérant calmer mes nerfs par un peu
d’activité. En lisant et relisant toutes les lettres de ce dernier courrier,
j’ai compris combien ma disparition serait un choc terrible pour les miens ;
que mon devoir, envers et contre tout, était de résister jusqu’à mon dernier
souffle »(3).
Le prisonnier écrit, il écrit à Lucie, sa femme, son aimée, son phare dans
cette nuit. Il doit aller au-delà de l’infamie des accusateurs. Pour se
sauver, il doit faire l’effort ultime de se hisser vers une « petite lumière
» à peine visible, qu’il sait libératrice.
Ecriture toujours : « ce qui ne tue pas, te rend plus fort » (4)
Oui, parce que l’acte de vie ce n’est pas d’éviter les épreuves, ce n’est
pas l’indifférence à tout, le faire et le parti pris sont les liens
indéfectibles que nous tenons avec les valeurs de vérité, de résistance et
de liberté. Car que serait l’homme, et que seraient la jeunesse, collégiens,
lycéens, sans ce désir de se perfectionner toujours, d’arriver à l’étage où
la vue de soi, des êtres et du monde, se dégage ?
L’épreuve d’Alfred Dreyfus est un acte d’humanité, un acte de résistance. En
France, beaucoup d’hommes se sont levés contre les accusateurs et contre le
mensonge ; des écrivains, des journalistes, des penseurs, des étudiants,
mais aussi de simples gens. Ils ont dit non à l’intolérable, ils ont dit non
à l’antisémitisme ; ils ont accusé à leur tour et de toutes leurs forces
l’abject.
Cette vérité est un combat de tous les jours, cela passe par l’éducation, le
savoir, la transmission, l’école, les livres, le théâtre, les témoignages,
cela passe par les étages de la vie et la dignité infracassable de l’humain.
Avec l’expérience du passé, il faut préserver le futur. Un dernier mot : la
vigilance et la lucidité.
« A peine la vague en fureur reposée, les murènes accourent, la baleine
blanche s’éloigne, la foi commune se défait… Mais restent la vertu de
l’action consommée, la parenté fulgurante de quelques hommes et le baume de
l’essor que rien n’altère »(5) (René Char)

(1) Journal d’Alfred Dreyfus, Cinq années de ma vie.
(2) René Char, Les Feuillets d’Hypnos.
(3) Léon Blum, Souvenirs sur l’Affaire.
(4) Friedrich Nietzsche, Généalogie de la Morale.
(5) Les Feuillets d’Hypnos, René Char.

Patrick Tafani

Une réflexion sur “Dreyfus : « l’amour pour résister »

  1. J’ ai eu la chance de voire cette pièce et, la prestation magistrale de Joel Abadie dans se monologue. De ce fait, j’ approuve votre article car il faut en parler, en parler d’avantage de cette pièce et de cet acteur et de sa prestation magnifique qui est a la hauteur des grands acteurs Francais !!…

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