Journée de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité

Témoin de témoins

« Qu’est ce que vous avez vu? » demande Mélanie, élève d’ORT Toulouse, d’une voix douce en s’excusant quasiment de l’impudique simplicité de sa question.

« J’ai vu la peur dans le regard de mon père, pour la première fois de ma vie. A quinze ans, j’ai pressenti qu’il y avait danger de mort ».

Alors les mots disent lentement, douloureusement, avec retenue, la Mort – la mort du père, des soeurs, de la mère, de la famille -, la fuite aveugle, les insultes des Hutu, la Peur.

« Ils veulent exterminer jusqu’aux fetus, dans la douleur la plus extrême, enlever aux gens leur dignité. On finit par croire qu’on est des sous-hommes… Mais au fond on garde sa dignité. On survit, on ne sait pas comment. »

Les paroles de Jeanne Uwimbabazi, laissée pour morte au Rwanda, sont celles de tous les survivants des génocides.

Génocide des Arméniens qui commence en avril 1915 : un million et demi d’Arméniens tués sur deux millions et demi.

Génocide des Juifs, La Shoah, pendant la deuxième guerre mondiale: six millions de morts.

Génocide des Tutsi en 1974 : en cent jours, un million et demi de morts sur une population de deux millions.

Nos gorges se serrent, nos yeux brillent : oui, nous ressentons cette indicible souffrance parce que nous sommes simplement des hommes.

Sur le podium, côte à côte, des enfants de rescapés du génocide arménien, Simone Derboghossian et Léon Tchamitchian, des survivants des camps de la mort nazie, Marie et son époux Jean Vaislic, Robert Marco, ainsi qu’une jeune femme rescapée du génocide des Tutsi, Jeanne Uwimbabazi.

Dans la salle, trois cent cinquante élèves du Lycée ORT de Colomiers, attentifs, respectueux…

Des questions: « Comment survivre dans les camps? Comment vivre avec des parents qui ont connu un tel cauchemar?… »

Chaque témoin dresse, à sa façon, le tableau de l’horreur, de la souffrance, de l’indicible.

Simone Derboghossian et Léon Tchamitchian disent le silence des parents qui ont voulu les protéger. Mais l’oreille déchirée de la mère de Simone dévoile la violence de boucles qui ont été arrachées par les tortionnaires turcs.

Robert Marcault a eu les mains et les pieds gelés pendant la Marche forcée et le petit doigt sectionné à vif, par les nazis. A la libération, les médecins le déclarent handicapé à vie. Aujourd’hui, il marche : il a triomphé de la mort et incite les jeunes, avec un large sourire, « à rester debout, à se battre. »

Jean Vaislic est le seul et unique survivant d’une famille de soixante-trois personnes. Il n’a rien dit de l’enfer d’Auschwitz pendant soixante-cinq ans. A son fils qui lui demanda la raison de son silence, il répondit « Je ne voulais pas parler pour ne pas détruire ta vie ». Aujourd’hui encore, devant nous, la souffrance étrangle les mots.

Son épouse, Marie Vaislic, déportée à quatorze ans, sur dénonciation, dit le voyage de Toulouse à Bergen-Belsen. Dans le camp elle tient : « Je ne voulais pas rester dans ce camp ; je savais que jallais revenir … ».

Jeanne, après avoir entendu ces témoignages, constate tristement : «C’est ça un génocide : la peur mais aussi la pudeur pour ne pas ennuyer les autres… tout ce qui a été dit, je l’ai vécu: la soif, la peur… ».Puis, d’une voix lasse, elle raconte les humiliations infligées par les Hutu, les blessures, les vies gâchées, ces vies gâchées… »

Aux côtés des témoins, sur le podium, René Bendavid, Directeur d’ORT Toulouse, qui a accueilli la proposition d’ Hubert Strouk, coordinateur régional du Mémorial Midi -Pyrénées. Ainsi a été organisée, avec Elisabeth Bilfeld, professeur d’Histoire à l ‘ORT, cette Commémoration du 65ème anniversaire de l’ouverture du Camp d’ Auschwitz: journée de la Mémoire de l ‘Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité, au lycée ORT et à l’Espace du Judaïsme, à Toulouse. M. Stéphane Kojayan, représentant des arméniens, sest associé à nous pour cette manifestation.

Dans la salle, Drory Lévy, conseiller principal d’éducation à l’ORT Toulouse aidé des professeurs fait vivre les quatre écrans : cartes des camps, trajets des marches forcées, charniers…tristes preuves de la barbarie humaine …

Le matin même, à la cérémonie de Commémoration, au lycée ORT à Colomiers, trois élèves lisaient, devant tout le lycée assemblé, une lettre de Simone Veil :

« L’humanité est un vernis fragile, mais ce vernis existe . Notre témoignage est là pour vous appeler à incarner et à défendre ces valeurs démocratiques qui puisent leurs racines dans le respect absolu de la dignité humaine. ».

Dans le même esprit, Nicole Yardéni, Présidente du Crif Midi-Pyrénées rappelait aux jeunes la vertu de la question « Pourquoi ?», rempart contre l’intolérable.

Ce matin-là, 27 janvier 2010, une flamme et une musique (sous la magie de la harpe et du violon de Melle Capdevieille et de Rudi Pérelroizen) s’élevaient vers le ciel :

Oui, nous serons les témoins des témoins.

Lydia Lévy, professeur à l’ORT

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